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Introduction :
¤ Pour les Occidentaux, l'Egypte ancienne possède un véritable pouvoir de fascination cependant, jusqu'à la découverte du déchiffrement des hiéroglyphes, notre seule source d'informations sur l'Egypte pharaonique s'est limitée aux récits de voyageurs grecs et romains de l'Antiquité.
Hérodote reste dès lors le vénérable « père de l'Histoire » en ce qui concerne l'Egypte car ses œuvres préservent une foule de petits détails et de traditions orales qui, sans lui, se seraient complètement perdues - même s'il se montre lui-même très critique aux sujets des historiens de sont époque :
« Les Grecs racontent beaucoup d'histoires sans véritablement effectuer
d'enquête préalable. ».
(Hérodote).
¤ Au XVIIè siècle, les voyageurs ne se privèrent pas d'entrer dans les pyramides ou de descendre dans des puits funéraires afin d'en extraire des bouts de chair momifiés.
Le regard sur l'Egypte n'évolue alors que lentement : l'Anglais Sandys ne voit plus dans les pyramides les simples greniers de Joseph, mais Monconys par exemple continue d'y croire.
Le sphinx ressuscite la controverse : certains y voient une femme, d'autres un symbole de la crue du Nil.
¤ Les voyageurs du XVIIIè siècle, eux sont souvent chercheurs et investis d'une mission officielle. Les collections d'antiquités se développent avec des gens comme Maillet, le consul de France. Mais l'on privilégie désormais les relevés scientifiques : Maillet décrit pour la première fois l'Egypte dans sa totalité et dessine une coupe quasi exacte de la pyramide de Cheops. Les Anglais, concernés également par l'enjeu s'y intéressèrent, qui plus est ils étaient déjà dans le pays pour des raisons commerciales.
« L'histoire des débuts des fouilles des merveilles de l'Antiquité
en Egypte est
unique sur plus d'un point.
Nulle part ailleurs une armée
de conquête n'a
marché à la tête des pionniers de l'exploration… ».
(James Baikie, 1923[1]).
I - L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE.
A / L'expédition militaire :
¤ C’est en Juin 1798 que Bonaparte débarque accompagné de 34 000 hommes et 300 navires de guerre et de transport en Egypte avec l’accord de Talleyrand[2], afin d’occuper le pays et menacer par la même les communications entre Inde et Angleterre. En effet, l’ouverture d’un commerce fructueux avec l’Inde à travers Suez porterait un coup fatal aux Anglais qui contrôlent à cette époque la route « circum-africaine » et d’autre part, la perte des colonies antillaises (révoltes des Noirs et menaces de l’Angleterre depuis 1793) impose la recherche de nouvelles possessions tropicales. Ils débarquèrent dès lors sur le territoire inconnu d’une civilisation mystérieuse.
¤ On ne manque pas de remarquer le goût prononcé pour l’Orient d’un Bonaparte prêt à marcher sur les traces d’Alexandre le Grand. Ce dernier jugeait en effet que la situation politique française n’était pas à la hauteur de ses ambitions et il ne voulait pas se déconsidérer par une action militaire outre-Manche. Dès février 1798, il assure donc que la lutte contre Londres devait passer par l’Egypte.
¤ Le 1er juillet 1798, la flotte française arrive à Alexandrie et le lendemain même, la ville tombe entre ses mains. La France passe un accord avec le Sultan (allié traditionnel de la France) et se présente dès lors en libératrice qui a pour objectif d’affranchir le peuple égyptien du joug mamelouk.
¤ Le 21 juillet 1798 les français s’emparent du Caire en dispersant la cavalerie mamelouk (dont l’un des deux grands chefs est Mourad Bey[3]) à la bataille des Pyramides.
« Soldats ! Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ! ».
(Napoléon Bonaparte à ses soldats avant la bataille des Pyramides).
Le 1er août, la flotte française en rade d’Aboukir est anéantie par l’amiral Nelson
¤ Le calme qui s’installe ensuite reste précaire comme en témoigne l’insurrection du Caire, totalement imprévue, trois mois seulement après l’arrivée des Français. De plus, d’une part les soldats français, en prise avec les révoltes, saisissent assez mal les enjeux de cette campagne, l’Angleterre étant absente, d’où des débordements,
« Les soldats ivres parcourent la ville pour chercher les
femmes. ».
(Chanson populaire égyptienne) ;
d’autre part, l’administration étant toujours plus soucieuse de contrôle et avide d’argent, elle multiplie les procédés bureaucratiques et les taxes.
¤ Plusieurs aspects de la société occidentale de l’époque heurtèrent les Egyptiens : par exemples, la femme Européenne qui visite les ateliers avec les hommes a un réel statut public qui est pour le peuple d’Egypte une inadmissible licence, non une émancipation ; de plus l’égalité bouscule un pays fortement hiérarchisé, où l’esclavage domestique subsiste toujours.
¤ La France devient dès lors une force respectée mais haïe, qui ressuscite les Croisades, toujours vivantes dans la mémoire collective de l’Orient. Pourtant, les dirigeants français tentèrent réellement de comprendre La société égyptienne en orientant les travaux de l’Institut d’Egypte vers les coutumes et institutions du pays.
¤ La lassitude et la rancœur gagne vite les Egyptiens ce qui préfigura des mouvements nationaux auxquels Bonaparte se heurta rapidement. Le 22 août 1799, il regagne la France et laisse à Kléber le soin de poursuivre l’œuvre qu’il a entreprit.
¤ L’occupation de l’Egypte se termine le 2 septembre 1801 lorsque les Français évacuèrent totalement le pays, elle reste pour Bonaparte un désastre militaire et pour certains une néfaste occupation avec son lot de massacres, d’exactions et d’injustices. Cependant l’arrivée des Français sur le sol Egyptien est le véritable point de départ de la modernisation du pays et qui plus est, elle permit un nouveau pas dans la constitution de l’archéologie moderne.
B / L'expédition scientifique:
« L’Egypte fut une province de la République romaine, il faut qu’elle le
devienne de la République française. La conquête des Romains fut l’époque de la
décadence de ce beau pays, la conquête des français sera celle de la
prospérité. ».
(Talleyrand, Ministre des Relations extérieures du
Directoire, 1797).
1) La commission des sciences et des arts de l’armée d’Orient :
¤ Bonaparte emmena avec lui près de 175 civils (savants, artistes et ingénieurs confirmés ou débutants), échantillon de l'élite culturelle des Lumières et de la Révolution, qui y formèrent la Commission des sciences et des arts de l’armée d’Orient. En firent partie, Berthollet (chimiste), Geoffroy Saint-Hilaire (naturaliste), Monge (géographe) et Vivant Denon qui devait ensuite aménager le Louvre.
¤ Tout ces civils furent emmenés afin de faire l’inventaire systématique de la patrie mythique des sciences et des arts, c'est-à-dire dans une démarche avant tout encyclopédique. Comme les officiers et ingénieurs de l'armée ceux-ci participent donc à la gestion du territoire.
¤ Les savants ne refusèrent pas de témoigner qu'une révolution technique voir sociale, était en marche en Egypte lorsque la France dut abandonner la conquête de Bonaparte. La brièveté de l'occupation française est la seule cause de l'échec de cette modernisation car la mise en place d'une telle politique culturelle impliquait un long terme. Mais un transfert de technique eut bien lieu,
[5]).
« Un des plus sûrs moyens d'accélérer la splendeur d'une colonie [était]
d'instruire ses habitants par tous les moyens possibles. ».
(Jacques-François
Menou
¤ La commission des sciences et des arts répond à une double tradition : tout d'abord celle des grands voyages scientifiques comme ceux du XVIIIè siècle (Bougainville, La Pérouse) et celle des commissions intellectuelles et artistiques (Belgique et Italie) lors des conquêtes révolutionnaires.
¤ Les ingénieurs français se font dès lors humbles collectionneurs et copistes aussi fidèles que le permettent les pénibles conditions : obscurité, sable, canicule, croquis à la sauvette (dû au départ de la troupe ou à la menace bédouine).
2) L’apport de Vivant Denon :
¤ Dominique Vivant Denon (1747 – 1825) est l’une des grandes figures de la Commission. Ami de Bonaparte et formé à l’école du comte de Caylus, il est dessinateur, graveur et écrivain de renom.
¤ Il vit dès le départ l'apport que pourrai apporter les relevés pratiqués en Egypte ;
« Amasser sans système et rassembler des monuments qui offrent des rapprochements et des rapports, si ce n'est donner la lumière, c'est battre la pierre dont s'échappe l'étincelle qui la produit. ».
(Vivant Denon).
¤ C’est lui qui est à l’origine de la redécouverte de l’Egypte antique. En effet il y séjourne dès juillet 1798 invité par Bonaparte à prendre la tête de la mission et y multiplie les explorations. Il devait cataloguer les monuments égyptiens, dans les conditions les plus difficiles même s'il était averti des choses de la guerre et de ce qu'allait lui réserver cette dure campagne, mais ceci ne lui fit pas peur:
« J'étais accoutumé au bivouac, et le biscuit de munition ne m'épouvantait pas.
Je ne crains plus de manquer que de temps, de crayons, de papiers et de talent. ».
(Vivant Denon).
Denon est par ailleurs le premier Européen à découvrir intact, et in situ, un rouleau de papyrus.
La raison de son entrain est qu'il va « défricher un pays neuf », pénétrer le mystère d'une contrée dont les Européens n'avaient encore une connaissance que très superficielle, car les voyageurs n'avaient pas été au-delà de quelques kilomètres du Nil. Son expédition va donc être une révélation aux Français des splendeurs architecturales que l'Egypte garde.
¤ Il s'enfuit d'Egypte en octobre 1799 en même temps que Bonaparte et en 1802 il consigne tous les résultats dans Voyage dans la Basse et la Haute-Egypte pendant les campagnes du Général Bonaparte.
Cet ouvrage, très imagé, révèle dès lors au public français puis européen l’art et l’architecture égyptienne, que Denon met d’ailleurs au même niveau que l’art grec. On a ainsi un élargissement de l’objet archéologique qui ne se cantonne plus au monde gréco-romain : les vestiges l’emportent donc sur les textes, les hiéroglyphes n’étant pas encore déchiffrés (ils le seront en 1822).
¤ En 1804, Denon est nommé directeur général des musées. C'est lui qui créé le musée Napoléon devenu depuis musée du Louvre.
3) L’institut d’Egypte :
¤ Commission des sciences et des arts se déploie à travers le cadre institutionnel de l’Institut d’Egypte, créé le 22 août 1798 (5 fructidor An VI) par Bonaparte. Celui-ci est calqué sur le modèle de l’Institut de France dont faisait partit Bonaparte depuis 1797, créé à Paris trois ans plus tôt, il devait dès lors propager les connaissances acquise sur l’Egypte ancienne.
¤ Cependant il a souvent été remarqué que l’Institut n’avait pas de visées archéologiques précises. (D’ailleurs dans l’arrêté du 5 fructidor on parle de « faits [...] historiques » qui est un terme très généraliste). C’est pourtant à travers cette institution que se feront les principales découvertes archéologiques.
¤ En effet les topographes et ingénieurs se feront archéologues de circonstance (Dubois-Aymé, Jollois, Villiers du Terrage…) en délaissant leur activité principale au profit des monuments pharaoniques. Ainsi l'égyptomanie était née.
¤ En 1859, l'Institut ressuscita au Caire, notamment sous l'impulsion de Mariette et du docteur Schnepp, sous le nom d'Institut égyptien, il présente dès lors la culture cosmopolite de l'Egypte alors réformée à travers des bulletins et des mémoires.
4) La découverte de la pierre de Rosette :
¤ C'est en 1799, par hasard, que Pierre Bouchard découvrit la fameuse pierre à Rosette (ville située à l'est d'Alexandrie) lors de la construction du fort Julien.
¤ La pierre en basalte noir portait une inscription trilingue (hiéroglyphes, démotique, grec) et transcrivait un décret de Ptolémée V Epiphane, écrit par des prêtres égyptiens réunis à Memphis, daté de l'an IX de son règne (196 av. J.-C.).
¤ La pierre malheureusement brisée se retrouva vite entre les mains de l'Institut d'Egypte, cependant l'actualité militaire de l'occupation de l'Egypte eut pour conséquence l'abandon de la pierre aux Anglais qui est déplacée au British Museum où l'on peut d'ailleurs encore la voir.
¤ Grâce à celle-ci, qui fournissait la première base rationnelle au déchiffrement, l'orientaliste français Isaac Silvestre de Sacy identifia l'emplacement des noms propres dans le texte démotique puis le Suédois David Akerblad et l'Anglais Thomas Young en lire quelques signes. Mais ce ne furent que de modestes succès qui firent retomber l'enthousiasme de l'apport que pouvait amener la pierre.
¤ La pierre en basalte noir portait une inscription trilingue (hiéroglyphes, démotique, grec) et transcrivait un décret de Ptolémée V Epiphane, écrit par des prêtres égyptiens réunis à Memphis, daté de l'an IX de son règne (196 av. J.-C.).
¤ La pierre malheureusement brisée se retrouva vite entre les mains de l'Institut d'Egypte, cependant l'actualité militaire de l'occupation de l'Egypte eut pour conséquence l'abandon de la pierre aux Anglais qui est déplacée au British Museum où l'on peut d'ailleurs encore la voir.
¤ Grâce à celle-ci, qui fournissait la première base rationnelle au déchiffrement, l'orientaliste français Isaac Silvestre de Sacy identifia l'emplacement des noms propres dans le texte démotique puis le Suédois David Akerblad et l'Anglais Thomas Young en lire quelques signes. Mais ce ne furent que de modestes succès qui firent retomber l'enthousiasme de l'apport que pouvait amener la pierre.
II - L'ÈRE DES SAVANTS.
¤ Le "rêve oriental de Bonaparte" permis de découvrir toute une partie inconnue de l'Antiquité mais aussi de définir les statuts de l'Institut d'Egypte à travers ses méthodes.
¤ Par ailleurs la diversité des disciplines présentes dans la Commission des sciences et des arts forma la figure de l'archéologue idéal à travers celles-ci.
A / La Description de l'Egypte :
« Ce monument national atteste que les véritables conquérants de l'Egypte, de 1798 à 1801, étaient les savants de l'expédition, et non les militaires. ».
(Ibrahim el-Mouelhy[6]).
¤ De retour en France et à l'aide de leurs relevés, aquarelles, notes et descriptions qui n'avaient pas été interdites par les Anglais, le membres de la Commission rédigèrent La Description de l'Egypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l'expédition de l'armée française (1809 – 1822) qui va représenter une œuvre d'une ampleur considérable pour l'archéologie du XIXe siècle. Une commission est même spécialement créée en 1802 pour s'occuper de la publication dont le but était de regrouper dans un ouvrage unique les recherches issues de l'expédition.
¤ L'ouvrage, qui paru en neuf volumes in-folio (mémoires et descriptions) accompagnés de dix tomes de planches et de deux atlas de planches géantes (dont il fallu par ailleurs créer un format spécial: le "grand jésus"), est divisé en trois parties : les "Antiquités", l'"Etat moderne" et l'"Histoire naturelle". Une carte topographique s'ajoutera dès 1828 afin de clore l'œuvre qui, mise à disposition du public, va faire découvrir l'Egypte à l'Occident.
Les études fournies dans la Description de l'Egypte firent de l'expédition d'Egypte le modèle obligé des futures expéditions scientifiques et militaires mais elle eut également pour effet, sinon pour but, d'une part de masquer l'échec militaire, politique voir économique de l'expédition ; et d'autre part de populariser l'orientalisme en France, popularisation préparée par le Voyage dans la Basse et la Haute-Egypte de Vivant Denon (1802).
B / Champollion et le déchiffrement des hiéroglyphes:
« Je tiens l'affaire ! ».
(Jean-François Champollion, le 14 septembre 1822).
¤ Jean-François Champollion naît dans le Lot le 23 décembre 1790. Dès l'enfance il fait preuve d'un goût sans limite envers l'histoire et la philologie à l'exemple de son frère aîné, Jacques-Joseph, qui aura un rôle majeur dans sa vie.
En peu de temps et hors de toute structure scolaire (on dit qu'il appris à lire seul) il acquit la maîtrise du grec, du latin, de la plupart des langues sémitiques et des langues vivantes européennes (persan, sanscrit, chinois), et surtout une connaissance quasi encyclopédique des travaux historiques publiés en son temps.
¤ En 1802, il rentre par l'intermédiaire de son frère, dans l'entourage du mathématicien Joseph Fournier qui est l'une des gloires de l'expédition de Bonaparte; cette rencontre va déterminer de sa vocation. Il commence dès lors à réunir les matériaux de ses futures recherches : copies de monuments, relevés d'inscriptions, citations de la Bible et des auteurs classiques.
Il découvre qu'il devrait y avoir une parenté entre l'égyptien pharaonique et le copte[7] auquel il accorda donc toute son attention, et toutes les connaissances qu'il acquis dans ce domaine s'avérèrent fondamental par la suite. Cependant en l'absence d'un texte bilingue (indispensable à tout déchiffrement), on ne pouvait accepter ou refuser les hypothèses. La seule certitude était que les «cartouches» notaient des noms de souverains.
¤ C'est en 1808 que Jean-François Champollion semble avoir pris connaissance du texte de la pierre de Rosette grâce à de nombreuses copies reproduisant plus ou moins approximativement le texte se trouvant dessus. ¤ Il découvre en 1821 que le système hiéroglyphique est plus complexe que ce qui était espéré : en effet, dans un texte et jusque dans un même mot coexistent des signes idéographiques (notant un sens) et des signes phonétiques (notant un ou plusieurs sons). Dès lors il suppose que seul les consonnes et semi-consonnes ont pu être écrites, ainsi serait noté "P-T-Ô-L-M-Y-S" pour "PTÔL(e)M(a)Y(o)S". Cependant Champollion manque encore de confirmation décisive pour présenter ses travaux. Cette confirmation il l'obtint grâce au nom de Cléopâtre (Kleopatra).
¤ Après avoir reçu une planche d’un obélisque de Philae au début de l'année 1822, il découvre que dans le cartouche de Cléopâtre, le T du nom n'est pas le même que dans celui de Ptolémée ce qui prouve donc que pour un même son, plusieurs hiéroglyphes de formes différentes peuvent être employés, ils les baptisent d'ailleurs d'"homophones". Il appuie cette hypothèse d'une observation effectuée où il remarque que pour 500 mots grecs il faut trois fois plus de hiéroglyphes. Il a dores et déjà virtuellement déchiffré les hiéroglyphes par le fait d'avoir formulé cette hypothèse.
¤ Le 14 septembre 1822, il se consacre quelques heures à l'études de relevés et lit, à l'aide de sa méthode deux cartouches "RÊ-M-S-S" et "THOT-M-S" qu'il associe aux nom cités dans la Bible : Ramsès et Thoutmosis. Il découvre donc la clé du déchiffrement des hiéroglyphes muets depuis l'Antiquité, ce qui fit de lui à 31 ans, le déchiffreur d'une énigme vieille alors de vingt siècles. Par l'apostrophe fameuse « Je tiens l'affaire ! », il l'annonce à son frère avant de s'effondrer inconscient, terrassé par l'émotion.

¤ Le déchiffrement va donc se dérouler en deux temps : En 1822, après quatorze ans d'études et aidé par la lecture d'un obélisque de Philae, Champollion parvient à déchiffrer les noms de souverains étrangers (Ptolémée et Cléopâtre par exemple). Il annonce cette découverte dans sa Lettre du 27 septembre 1822 adressée à M. Dacier (Secrétaire Perpétuel de l'Académie des Inscriptions et des Belles-lettres) intitulée "De l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques employés par les Egyptiens pour inscrire sur leurs monuments les titres, les noms et les surnoms des souverains grecs et romains". Chaque planche était par ailleurs signée d'un curieux cartouche, où quiconque avait assimilé les explications de l'auteur pouvait lire SHAMPULLION.
Puis deux ans plus tard, en 1824, il parvient à déchiffrer la nature du système employé par les Egyptiens. Il expose donc cette découverte dans son fameux Précis du système hiéroglyphique paru la même année où l'on peut lire un exposé fidèle, qui fait comprendre, enfin, qu'une science est née.
¤ Les découvertes de Champollion sont paradoxalement mieux acceptées à l'étranger sauf bien sûr par Young, l'Anglais avec qui il était en "compétition".
Champollion est cependant nommé conservateur des antiquités égyptiennes du Louvre en mai 1826. Ce département, nouvellement créé sur ordre du roi Charles X, fut préparé par l'achat par l'égyptologue d'antiquités en Italie (Turin, Rome, Florence) afin de constituer la collection.
¤ Champollion convainc le gouvernement en 1828 d'organiser une expédition scientifique en Egypte avec le duché de Toscane. Ils arrivent le 18 août 1828 et restent jusqu'en décembre 1829, Champollion part en Egypte accompagné de l'Italien Rossellini (son unique élève), d'architectes et d'artistes afin de tester sur place le système qu'il avait découvert. A son retour d'Egypte il publie les Monuments de l'Egypte et de la Nubie et exulte :
« J'ai […] amassé assez de travail pour une vie entière. ».
(Jean-François
Champollion à son retour d'Egypte en décembre 1829).
¤ En mars 1831, la création d'une chaire d'égyptologie au Collège de France consacre l'existence de la nouvelle science et par la même Champollion.
¤ Champollion meurt le 4 mars 1832 après une longue agonie alors qu’il était à demi-paralysé depuis décembre. Sa Grammaire égyptienne paraîtra posthume, grâce à son frère aîné Champollion-Figeac qui écrit dans la préface :
« Ce dépôt sacré a été religieusement gardé et il est aujourd'hui fidèlement rendu à la science qui en était la légitime héritière. ».
(Jacques-Joseph Champollion-Figeac).

¤ De nombreux ouvrages sur la vie de Champollion ainsi que sur son œuvre parurent et paraissent toujours à l'heure actuelle, ce qui témoigne bien de la fascination qu'exercent les hiéroglyphes sur l'imagination et explique également cette popularité.
« Lorsque le monde réel pèse sur notre cœur, le monde idéal doit être notre refuge, et ce monde-là, c'est l'étude : elle nous fait oublier momentanément les dégoûts de la vie en nous transportant hors de nous-même; en élevant nos idées elle double notre courage et nos jours se passent moins sombres et plus rapides. ».
(Jean-François Champollion, 1826).
III - AVENTURIERS ET VOLEURS.
A / Belzoni et Drovetti :
¤ L’expédition d’Egypte de Bonaparte et la parution de La Description d’Egypte ont donc eu pour conséquence la mise en place d’une archéologie nouvelle mais également et malheureusement du pillage généralisé.
La première moitié du XIXe siècle est donc empreinte à une course entre aventuriers-pilleurs et archéologues où chacun essaye de découvrir les richesses de l’Egypte avant l’autre. Le Nil sera donc pendant près d’un siècle un centre d’antiquité, partant d’Abou Simbel à Alexandrie en passant par la vallée des rois Saqqara et Abydos.
¤ Parmi les aventuriers les plus marquants se trouve l'Italien Giovanni Belzoni (1778–1823), également surnommé le "Titan de Padoue". Très grand, il fit tout d’abord partit d’un cirque. Il se rend en 1814 en Egypte afin de présenter un système de pompage hydraulique mais étant donné le peu de succès de son invention, il se mit vite au service d’un consul, le général Henry Salt. Il s’agit pour lui de pourvoir musées, diplomates, amateurs et collectionneurs en tout genre de petites œuvres transportables. Il se lance donc dans la collecte d'antiquités égyptiennes.
Recherchant des sites non exploités, il arrive en septembre 1815 à Abou Simbel. Avec ses compagnons il n'hésite pas à creuser dans le sable pour être les premiers à pénétrer dans le spéos principal de Ramsès III, un temple non pas construit mais taillé directement dans le roc.Ses aquarelles de qualités et son récit très détaillé nous renseignent sur ses trouvailles et l'enlèvement parfois colossal qu'il a opéré durant son séjour. Le but de Belzoni n’est dès lors pas archéologique même s’il apporte sa contribution à la découverte de nouvelles œuvres et à la construction de l’archéologie.
¤ Belzoni croisera le chemin de Bernardino Drovetti (1776 – 1852) qui est à la France ce que Belzoni est à l’Angleterre. Drovetti participe personnellement à la recherche des antiquités et dirige lui-même les opérations, toutefois ce sont surtout ses agents, peu scrupuleux qui pillent sans vergogne (le plus habile étant sans doute Jean-Jacques Rifaud). Les collectes-pillage de Drovetti seront par ailleurs à l’origine des trois plus grandes collections d’Europe, à savoir celles de Paris, Berlin et Turin.
B / La rivalité anglo-française : ¤ A travers Salt (donc Belzoni) et Drovetti nous pouvons apercevoir la rivalité constante entre la France et l’Angleterre à cette époque et plus précisément à l’égard du territoire égyptien (rappelons dès lors que l’expédition de Bonaparte avait entre autres pour cause de contrer les Anglais dans leur commerce avec l’Inde).
¤ Cette rivalité se déplace ainsi du terrain militaire au terrain diplomatique donc archéologique (l’archéologie étant intimement liée à la diplomatie pratiquée à l’égard du pays « occupé » mais aussi aux représentants d’autres pays se trouvant sur ce territoire).
¤ Les affrontements à travers découvertes interposées finiront parfois par la violence et donc par le partage de l’Egypte entre la France et l’Angleterre, avec pour frontière naturelle le Nil : la rive gauche pour l’Angleterre et la rive droite pour la France.
C / Auguste Mariette :
¤ Auguste Mariette (1821 – 1881) consacra sa vie à la découverte de l'histoire pharaonique et reste le premier protecteur des racines culturelles du peuple égyptien.
On remarqua vite les multiples facettes de son intelligence et la variété de ses dons. Il était en effet doué pour les lettres, les mathématiques et le dessin.
¤ En 1845, l'un de ses parents proches et dessinateur de Champollion en Egypte, son oncle Nestor l'Hôte, vint à mourir. Ayant laissé une masse de documents, Mariette se proposa de les classer et se passionna dès lors pour l'Egypte. Il obtint par la suite un emploi d'assistant à la conservation des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. En 1850, il fut chargé d'une mission en Egypte; passionné par tout ce qu'il découvrait, il voulut se consacrer à la sauvegarde des monuments les plus anciens, ceux des pharaons.
¤ En 1857, il obtint du vice-roi Saïd la création d'un organisme qui superviserait les fouilles en Egypte et empêcherait les pillages clandestins; c'est ainsi que naquit le Service des antiquités de l'Egypte, dont il fut le premier directeur.
Il multiplia dès lors les campagnes de sauvetage, les chantiers de fouilles et fonda le musée archéologique de Boulaq, plus tard transféré au Caire.
¤ Mariette explora tous les sites de la vallée du Nil et en sauva un bon nombre par ses travaux et ses interventions contre les pillages.
Son travail fut reconnu par le vice-roi qui lui accorda le titre de "pacha", c'est-à-dire le titre honorifique le plus haut de l'administration.
« Il a fondé la plus grande entreprise scientifique de notre siècle. »
(Ernest Renan[8], 1865, au sujet de Mariette)
IV - L'ÉGYPTE RETROUVÉE.
A / Le département des antiquités égyptiennes du Louvre :
¤ Une conséquence de l'Expédition d'Egypte fut la création d'un département qui lui est entièrement consacré au musée du Louvre, département créé le 15 mai 1826 par le décret de Charles X.
¤ Dès lors il existe donc deux départements au musée du Louvre : les antiquités gréco-romaines et les antiquités égyptiennes ce qui illustre l’importance et la reconnaissance de l’Egypte à cette époque.
B / L'égyptomanie : ¤ Le déchiffrement des hiéroglyphes contribua beaucoup à l'émergence et au développement de l'égyptomanie même si le style « retour d’Egypte » existait antérieurement à l’expédition, notamment grâce au roman de l’abbé Terrasson paru en 1731 : Sethos, histoire ou vie tirée des monuments, anecdotes de l’ancienne Egypte ; ou encore au rite égyptien de Cagliostro par exemple.
¤ Tout d'abord ce furent les membres de la Commission de sciences et des arts qui furent touchés, ils négligèrent dès lors leur propre activité pour l'étude des antiquités égyptiennes trouvées. Après la parution de la Description de l'Egypte ce furent les Français et les Européens qui se passionnèrent de près à l'Egypte ancienne : succès en librairie de l'ouvrage et répercussions multiples sur les arts et la littérature.
Conclusion :
¤ Ce que retient le peuple égyptien de l’expédition d’Egypte est assez mitigé. Certains y voient un pur colonialisme alors que d’autres y voient l’approche des Lumières. Quoi qu’il en soit elle soulève bien des interrogations notamment sur les causes de cette opération mais aussi sur la place qu’il doit lui être accordé dans la construction d’une nouvelle identité nationale en Egypte.
¤ La Description de l'Egypte et la découverte de la pierre de Rosette, notamment ont contribué à transformer l'égyptomanie des cabinets de curiosité en une science nouvelle : l'égyptologie. En effet quand les antiquaires ne faisaient que collectionner, les ingénieurs de Bonaparte cherchaient à comprendre. C'est ainsi que furent fondées les premières méthodes de l'archéologie scientifique. L’antiquaire se spécialise et acquiert un statut autonome, le métier d’archéologue est né ; l’amateur éclairé des siècle précédents a donc laissé place au scientifique qui s’occupe du seul passé. L'Egypte servait alors d'observatoire et de laboratoire, dont la quête de connaissances conduisait les savants aux confins de l'Egypte.
¤ A la fin du XIXè siècle, l’objet archéologique est reconnu comme spécifique, c’est un témoin du passé, une science particulière lui est donc attribuée : c’est la naissance de l’archéologie moderne.
Naît par la même une triade qui est à la base même de l’archéologie : le savant, l’objet et le public.
BIBLIOGRAPHIE :
* JOCKEY (Philippe), L'archéologie, édition Belin, 1999, 400 pages.
* GRANDET (Pierre), L’Egypte ancienne, édition Points Seuil Histoire, Paris, 1996, 314 pages.
* BAVAY (Laurent), GALLET (Laetitia), TALLET (Pierre), L'Egypte : tout ce qu'on sait et comment on le sait, édition De la Martinière Jeunesse, Paris, 2003, 182 pages.
* Napoléon en Egypte, édition du Rocher, Paris, 2000, 144 pages.
* SOLÉ (Robert), L'Egypte, passion française, édition Seuil, Paris, 1997, 416 pages.
* VERCOUTTER (Jean), A la recherche de l'Egypte oubliée, édition Découverte Gallimard, Paris, 2005, 176 pages.
* TYLDESLEY (Joyce), Egypte : l'histoire de la redécouverte d'une civilisation disparue, édition Plon, Paris, 2005, 296 pages.
Notes :
[1] Cité dans A Century of Excavation in the land of the Pharaons.
[2] Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754 - 1838), communément nommé Talleyrand, était un homme politique et diplomate français. Lors de l'expédition de Bonaparte il était ministre des affaires étrangères.[3] Mourad Bey (1750-1801) était un chef mamelouk qui s'est illustré en Égypte en s'opposant à l'armée de Bonaparte pendant la campagne d'Égypte.
[4] Général anglais.
[5] Jacques-François de Menou, baron de Boussay (1750 - 1810) était un général français. En 1798, il commande l'une des cinq divisions de l'armée d'Orient lors de la campagne d'Égypte. Après l'assassinat de Jean-Baptiste Kléber, il lui succède à la tête de l'Égypte comme général en chef.
[6] Historien égyptien.
[7] Langue des Chrétiens d'Egypte, désignés par le même mot.
[8] Joseph Ernest Renan (1823 – 1892) est un écrivain, philosophe, philologue et historien français.
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